L’ITIE et les médias sociaux

Ces dernières semaines, j’ai travaillé sur un projet pour le Secrétariat de l’ITIE. Ce projet consistait à créer une première version de stratégie relative aux médias sociaux pour l'ITIE, aidant le Secrétariat à entamer son voyage dans le monde de l'hypercommunication et des contenus générés par les utilisateurs. Voici mon résumé. 

 LE MONDE DES MÉDIAS SOCIAUX 

Les médias sociaux correspondent tout simplement à l’ensemble des contenus créés de façon collective, qu’il s’agisse d’informations, d’œuvres d’art ou de toute autre forme de média. Bien évidemment, nous pouvons prétendre que l’existence des média sociaux n’est pas si récente. Les contes, la musique et les danses populaires peuvent certainement être décrits comme des « contenus créés de façon collective », ayant été partagés et restitués de génération en génération. Néanmoins, l’expression « médias sociaux » s’applique principalement aux contenus créés à l’ère numérique. Par conséquent, les médias sociaux peuvent être considérés comme une propriété émergente de la numérisation de la communication, et leur apparition est associée au développement de l’Internet. 

Ainsi, l’expression « médias sociaux » englobe tout, des articles de  Wikipédia écrit par plusieurs auteurs à la nouvelle publication d’anciens livres via le projet Gutenberg, en passant par les mises à jour d’actualités générées par les utilisateurs, les messages de blog d’une femme anonyme depuis les toits de Téhéran, la première photo de l’accident d’avion dans la rivière Hudson qu’un type muni d’un téléphone équipé d’un appareil photo a postée sur Twitter, les contributions au projet Clickworker de la NASA, ou encore les vidéos saccadées postées sur YouTube par des personnes comme Kutiman et Norwegian Recycling, ainsi que toutes les photos et illustrations téléchargées vers Wikimedia Commons grâce aux licences Creative Commons.

 

Pour résumer, les médias sociaux ont donc pour essence les mots participation, aplanissement, partage et présence personnelle. L’essence des médias sociaux est premièrement la participation. Au lieu d’accroître le degré auquel nous nous tuons en nous divertissant pour reprendre les mots de Neil Postman, nous accroissons notre niveau de participation à la recréation continue de notre culture et de notre société.  

Cependant, cette éruption de participation ne contredit pas le fait que la hiérarchie sociale que nous connaissons déjà est étroitement reproduite sur Internet. En effet, la plupart des célébrités ont des millions de disciples sur Twitter. L’Internet est encore bien loin du principe d’égalité. Cependant, la participation introduite par les médias sociaux introduit un certain pied d’égalité car elle permet à un éventail beaucoup plus vaste de personnes de s’exprimer. Ceci est par exemple illustré par le fait que l’Internet vous donne la chance de publier sans l'approbation de la maison d'édition. Après tout, comme le dit la bande dessinée publiée dans le New Yorker, « Sur Internet, personne ne sait que tu es un chien ». 

 

 

On the Internet, nobody knows you're a dog

 

Pour permettre cette introduction d’un certain pied d’égalité, la participation qu’impliquent les médias sociaux dépend du partage des contenus. En réalité, la participation sans le partage est impossible. Le partage est l’essence même de la participation. Cependant, en partageant des contenus, nous permettons également à autrui de consolider ce que nous avons créé. La création d’informations, de connaissances ou bien encore d'œuvres d’art n’a jamais été une entreprise solitaire. Nous avons toujours grimpé et nous sommes reposés sur les épaules d’autres personnes. 

Enfin et surtout, il y a la présence personnelle. Les médias sociaux se caractérisent par un niveau élevé de présence personnelle. Alors que les médias traditionnels ressemblent à une chaîne de production sur laquelle les contenus sont créés par quelques-uns afin d'être consommés par beaucoup, les médias sociaux s’apparentent à une conversation. En effet, les médias sociaux pourraient être interprétés comme le contenu qui est créé alors que les gens sont en train d’entretenir une conversation en ligne.   

LES CONVERSATIONS ITIE

 

L’ITIE est une initiative visant à institutionnaliser un mécanisme pour la publication d’informations qui sont susceptibles d’aider à lutter contre la corruption dans les industries extractives en créant une meilleure prise de conscience du public au sujet des taxes et des revenus. En tant que telle, il est soutenu que le principal objectif de l’initiative serait simplement d'autonomiser les gens et de leur permettre d’aborder les questions de transparence et de corruption dans les industries extractives.

Cet objectif n’est pas toujours reconnu, en dépit du fait qu’il est plutôt courant au sein des organisations internationales en général. La valeur du débat public, et de l’autonomisation des personnes afin qu’elles participent à la conversation, est souvent minimisée. Dans la mesure où le seul résultat concret du processus ITIE est la publication d’un rapport ITIE, la reconnaissance de la conversation comme principal objectif est tout particulièrement appropriée dans le cas de l’ITIE. Après tout, le rapport n’a aucune valeur en soi. Sa seule valeur découle du débat public qu’il suscite et des changements politiques et juridiques potentiels qui en découlent.  

Par conséquent, même une stratégie de base relative aux médias sociaux devrait s’appuyer sur une analyse du débat public sur la transparence dans les industries extractives. Dans le cas de l’ITIE, trois étapes, ou conversations, peuvent être identifiées : la première conversation n’est autre que le débat international concernant le principe de transparence en général, ce à quoi devrait ressembler l’ITIE et ainsi de suite. Cette conversation se fond dans la deuxième conversation qui correspond au débat technique sur les questions de mise en œuvre. La conclusion de ce débat technique est la publication des rapports ITIE dans chaque pays, ce qui déclenche la troisième et dernière conversation, à savoir le débat national. Cependant, ces débats nationaux ne se limitent pas pour longtemps aux pays d’origine qu’ils concernent, ils traversent en outre les frontières, se mélangent à la première conversation et la renouvellent, c’est-à-dire le débat international concernant le principe de transparence en général. À ce stade, nous avons un cercle de conversations ITIE.  

 

Diagram illustrating the EITI conversations

 

L’ITIE ET LES MÉDIAS SOCIAUX 

Couvrant les élections parlementaires en Norvège, les journaux ont cité les résultats d’un sondage d’après lequel Twitter et les médias sociaux importaient peu à l’électeur type. En effet, seule une fraction des personnes interrogées avaient changé d’avis à cause Twitter. Cependant, cette formulation de la question rate sa cible. La valeur des médias sociaux ne se mesure pas par le nombre de personnes capables de changer d’avis en se fondant sur des tweets mais réside plutôt dans l’amélioration de la qualité du débat public. Grâce à l’accroissement de l’utilisation des médias sociaux, les hommes politiques prendront de meilleures décisions car ils seront en mesure de discuter des problèmes de manière plus directe avec les gens. De plus, les électeurs en sauront davantage sur les positions réelles des différents hommes politiques car leurs opinions ne seront pas transmises par le truchement d’un journaliste. En outre, la société civile sera mieux éclairée et s’engagera davantage au vu de la nature autonomisante des médias sociaux. 

La raison la plus simple et la plus directe pour laquelle une organisation comme l’ITIE devrait s’impliquer dans les médias sociaux réside dans le fait que la création de contenus, de discussions et la communication se distancent des médias traditionnels pour se rapprocher des médias sociaux. Le but d’une stratégie de base relative aux médias sociaux devrait simplement être de reproduire cette transition.  

Pour une organisation comme l’ITIE, l’aspect le plus pertinent des médias sociaux est la façon dont ils permettent aux personnes de participer au débat public et aux conversations de l’ITIE et les autonomisent. Gardant à l’esprit le fait que le principal objectif de l’initiative ITIE est d’assurer la participation des gens au dialogue sur la transparence et la corruption dans les industries extractives en créant une meilleure prise de conscience au sujet des taxes et des revenus, l’apparition des médias sociaux a créé des opportunités plus vastes pour l’initiative.

Je préconise par conséquent que le Secrétariat de l’ITIE utilise cet énorme potentiel qui réside dans les médias sociaux et crée des comptes sur des sites Internet tels que  Twitter, Facebook, Flickr, SlideShare, et YouTube. L’ITIE devrait saisir cette opportunité de participer au débat public sur la transparence dans les industries extractives, à la fois à celui qui est numérique et à celui plus traditionnel, en partageant informations, connaissances et expertise. 

Sverre Andreas Lunde-Danbolt a effectué des missions de conseils pour le compte du Secrétariat de l’ITIE depuis le début de cette année. Il possède une expérience en tant que programmateur informatique de l’Université d’Agder, et se spécialise dans les questions concernant le rôle de la participation et de l’accessibilité à l’information. Il est également titulaire d’une maîtrise en histoire intellectuelle de l’Université d’Oslo.